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Grandir avec un père alcoolique, le témoignage de Virginie Barbellion

Enfant, Virginie Barbellion a grandi avec un père alcoolique. Honte, peur, solitude, culpabilité… dans sa BD On n’est pas bien, là ? (éditions Leduc), l’illustratrice raconte son enfance pour briser un tabou qui touche des milliers de familles. Elle revient sur les conséquences de l’alcoolisme de son père, mais aussi sur le long chemin qui lui a permis de se reconstruire.

 

Q : Vous êtes née à Paris en 1989. Pouvez-vous nous décrire votre environnement familial durant les premières années de votre vie ?

R : J’ai grandi dans le 11e arrondissement de Paris. Ma mère travaillait dans une banque et mon père enchaînait les petits boulots : gardiennage, imprimerie… Mais il perdait souvent ses emplois parce qu’il arrivait ivre au travail. Mon père a commencé à boire de manière festive sans que ce soit problématique vers 15-16 ans car il avait des amis dont les parents tenaient une brasserie, et il traînait là-bas depuis tout petit. Mais ça a basculé quand j’avais 3 ou 4 ans, et lui 35 ans. C’est là que sa consommation est devenue régulière et excessive.

 

Q : À quel moment avez-vous réalisé que votre père était alcoolique ?

R : Le mot « alcoolique » n’était jamais prononcé à la maison. Mais je me rendais compte, en tant que petite fille, que mon papa – que j’adorais – était de moins en moins présent. Il y avait des moments où il était trop ivre pour communiquer avec moi. Parfois, j’étais seule avec lui, et il était dans un tel état que j’étais livrée à moi-même. Il n’était pas violent physiquement, mais il pouvait avoir des propos incohérents, agressifs. Parfois, des inconnus venaient à la maison. Quand il venait me chercher à l’école, j’avais honte de lui car il parlait fort, il titubait. Je voyais le regard des autres parents, ils étaient gênés. Il m’emmenait au PMU à côté de chez nous. Je n’aimais pas l’odeur là-bas et je n’aimais pas son odeur à lui.

 

Q : Comment votre mère vivait-elle cette situation ?

R : Elle était profondément malheureuse. Elle pleurait souvent, se disputait avec lui, vidait ses bouteilles dans l’évier. Elle essayait de lui faire comprendre que son comportement n’était pas acceptable pour sa santé, pour notre stabilité. Il ne gardait aucun travail, ils avaient des dettes énormes. Ma mère était la seule à ramener de l’argent à la maison, et dès qu’on en avait, il le dépensait en alcool et ramenait des copains de beuverie qui vidaient le frigo. L’alcool était le sujet principal à la maison. Il buvait du matin au soir.

 

Q : Avez-vous vécu des situations extrêmes qui vous ont marquée ?

R : Oui. Mon père a fait plusieurs comas éthyliques. Parfois, on n’arrivait même pas à le réveiller, il fallait appeler les pompiers. L’ambiance était très pesante, angoissante. J’ai développé une hypervigilance qui me suit encore aujourd’hui. Son comportement était imprévisible : il y avait des moments où ça se passait « bien » malgré l’ivresse, et d’autres où il déclenchait des disputes pour un rien. C’était comme du lait sur le feu, prêt à déborder.

 

Q : Vos parents ont finalement divorcé. Comment s’est passé la séparation ?

R : Le déclic pour ma mère est arrivé un jour en rentrant de l’école, lorsqu’on a trouvé mon père en coma éthylique sur le canapé. Notre chien, qu’il avait adopté contre l’avis de ma mère, avait fait ses besoins partout dans le salon parce que mon père, ivre, ne l’avait pas sorti. Là, elle a dit : « C’est bon, j’arrête. » Après le divorce, j’ai été placée chez mes grands-parents maternels pendant quatre ans, le temps qu’elle rembourse les dettes de mon père. Ce n’était pas facile non plus : ma grand-mère était très dure avec moi, par peur que je devienne comme lui. J’ai fait des cauchemars pendant deux ans. Je rêvais que mon père rentrait dans la chambre avec des yeux rouges. D’une certaine manière, il me faisait peur.

 

Q : Avez-vous revu votre père ensuite ?

R : De mes 6 à mes 10 ans, je ne l’ai pas revu. Il ne donnait pas de nouvelles et ne répondait pas à mes appels. Plus tard, à l’adolescence, j’allais le voir en Auvergne, où il vivait chez ses parents. C’était toujours pesant : il était bourré, avait des propos méchants, blessants. Ma mère et moi, on n’y allait pas souvent. Il est décédé d’un cancer de la gorge à 52 ans, après plusieurs cures de désintoxication qui ont toutes échoué.

 

Q : Vous avez vous-même connu une période de consommation excessive d’alcool. Comment l’expliquez-vous ?

R : J’ai reproduit, sans m’en rendre compte, des schémas paternels. Étudiante, je sortais beaucoup, je buvais beaucoup mais je n’ai jamais été jusqu’au coma éthylique. Un jour, j’ai acheté un pack de bières et chaque soir, en rentrant à la maison, j’en buvais une. J’ai réalisé que je risquais de tomber dans le même piège. J’ai tout jeté et j’ai arrêté net. Aujourd’hui, je bois à peine une bière par mois. La maternité m’a aussi aidée à lever le pied.

 

Q : Quelles séquelles portez-vous de cette enfance ?

R : J’ai la peur de l’abandon, un besoin constant d’être aimée. J’ai aussi le syndrome du sauveur. Je me suis sentie coupable, petite, de ne pas avoir pu « sauver » mon père. J’ai cherché la validation des hommes, surtout dans ma vingtaine. Aujourd’hui, je travaille sur tout ça en psychothérapie. J’ai un trouble de l’anxiété généralisée, une dépression, et je suis hypervigilante. Mais je me soigne.

 

Q : Pourquoi avoir écrit On n’est pas bien, là ?

R : L’idée m’est venue pendant ma grossesse. J’avais envie de raconter cette histoire, de la poser sur papier. Quand j’ai fini ma BD, ce n’est plus devenu « mon » sujet, mais celui de beaucoup d’autres. J’ai reçu des retours d’enfants de parents alcooliques qui m’ont dit que ça leur avait fait du bien. C’est aussi un moyen de casser le tabou.

 

Q : Quels conseils donneriez-vous à un enfant qui vit la même situation que vous ?

R : Parlez-en. Moi, j’en ai parlé à une amie très proche à l’adolescence, et ça m’a fait beaucoup de bien de pouvoir pleurer dans ses bras. L’alcoolisme d’un parent peut enfermer, isoler. Il faut oser en parler à un adulte de confiance, un ami ou un professionnel. Ne pas minimiser, ne pas avoir honte. Et surtout, ne pas hésiter à demander de l’aide. Il existe des dispositifs pour consulter un psychologue gratuitement. Trouvez aussi une passion qui vous fait du bien. Pour moi, ce fut le dessin. Ça m’a littéralement sauvée.

 

Q : Votre livre s’intitule On n’est pas bien, là ? Pourquoi ce titre ?

R : Quand ma mère a eu fini de payer les dettes de mon père, on s’est enfin installées ensemble et on est parties en vacances à Carnac, en Bretagne. Pour la première fois, on était bien, toutes les deux. Ce sont, je pense, les meilleures vacances de ma vie. On n’arrêtait pas de se dire : « on n’est pas bien, là ? ». C’est devenu une expression entre nous, et c’est pour ça que j’ai choisi ce titre. La Bretagne, d’ailleurs, reste pour toujours dans mon cœur.

 

Ce sujet te concerne ou t’intéresse ? Découvre la BD de Virginie Barbellion, On n’est pas bien, là ?, éditions Leduc.

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