23h14. Tu regardes un épisode de ta série préférée. Tu te dis que celui-là sera le dernier. De toute façon, demain il y a cours. Puis arrive la fin de l’épisode. Le héros disparaît mystérieusement. Un personnage révèle un énorme secret. Une porte s’ouvre… et écran noir. Un compte à rebours apparaît. 3… 2… 1… L’épisode suivant démarre tout seul. Une heure plus tard, tu es toujours devant la télé ou ton ordinateur. Tu visualises la scène parfaitement car tu la vis souvent ? Bienvenue dans le monde du binge-watching.
Le binge-watching, c’est quoi exactement ?
Le mot vient de l’anglais « binge », qui signifie « consommer avec excès ». À l’origine, on parlait de binge-drinking, le fait de boire beaucoup d’alcool en très peu de temps.
« Aujourd’hui, le binge-watching désigne le fait d’enchaîner plusieurs épisodes d’une série ou même des vidéos, des films ou des émissions, pendant des heures, d’une façon exagérée avec des conséquences sur la vie personnelle des individus. Ce n’est pas encore une pathologie officiellement décrite par le DSM (le manuel de référence en psychiatrie), mais ça le sera probablement un jour », explique le docteur Nicolas Neveux, psychiatre et auteur de Prendre en charge la dépression avec la thérapie interpersonnelle.
Mais attention : regarder quatre épisodes pendant un week-end pluvieux ne fait pas forcément de toi une personne accro.
Pourquoi c’est si difficile d’arrêter ?
Si tu as déjà prononcé la phrase « Encore un épisode. », rassure-toi : tu n’es pas seul(e). « Les séries sont faites pour nous garder le plus longtemps possible devant notre écran. Plus les gens regardent, plus les plateformes gagnent de l’argent. Elles doivent donc tout faire pour nous empêcher de partir », précise le docteur Neveux. Elles utilisent pour cela un certain nombre de techniques.
Le piège du suspense
As-tu remarqué que, très souvent, un épisode s’arrête au moment où tout devient passionnant ? C’est ce qu’on appelle en anglais un cliffhanger, c’est-à-dire le suspense. Le héros est en danger. Un secret est révélé. Quelqu’un disparaît. Impossible de ne pas vouloir connaître la suite.
« Cette technique n’a pourtant rien de nouveau. On faisait déjà ça au XIXᵉ siècle. Par exemple, le roman Crime et châtiment de Dostoïevski était publié par petits épisodes dans les journaux afin de donner envie aux lecteurs d’acheter le numéro suivant », explique le docteur Neveux.
La lecture automatique
Tu n’as même plus besoin d’appuyer sur « Lecture ». Les plateformes lancent automatiquement l’épisode suivant, sans qu’on ait à bouger le petit doigt. « On est conscient sur un plan psychologique que les gens ne sont pas proactifs. Moins on leur fait faire d’efforts mieux c’est. Il faut agir, non pas pour regarder l’épisode suivant mais pour ne pas le regarder », ajoute le psychiatre.
Des algorithmes qui te connaissent parfaitement
YouTube, Netflix, TikTok… toutes ces plateformes analysent tes habitudes pour te proposer exactement ce que tu aimes, au moment où tu es le/la plus vulnérable (par exemple le soir, quand tu es fatigué(e) et que tu n’as pas envie de réfléchir). « L’algorithme propose une vidéo adaptée à ce que la personne aime. Tout se déclenche tout seul. »
Le binge-watching est-il une addiction ?
C’est la question que beaucoup se posent et la réponse est… pas forcément. Les spécialistes préfèrent parler de perte de contrôle. Regarder plusieurs épisodes pendant les vacances n’a rien d’inquiétant. En revanche, cela devient problématique lorsque tu ne décides plus vraiment du temps que tu passes devant l’écran.
Par exemple si :
- tu te couches régulièrement très tard à cause des séries ;
- tu arrives fatigué(e) au collège ou au lycée ;
- tu repousses tes devoirs ou tes activités ;
- tu préfères regarder des séries plutôt que voir tes amis ;
- tu te promets d’arrêter… mais tu lances quand même un nouvel épisode.
Pour le docteur Neveux, le vrai signal d’alerte est simple : « Dès qu’on ne contrôle plus sa consommation et qu’il y a des répercussions sur la vie quotidienne, il est temps de se poser les bonnes questions. »
Et si le problème était ailleurs ?
Ne te demande pas « pourquoi je suis accro ? » mais plutôt :
- « À quel problème est-ce que cela répond ? »
- « En quoi ma vie est mieux si je passe 6h devant Stranger Things ? »
« Le binge-watching est souvent une réponse à une difficulté, pas le problème lui-même », affirme le docteur Neveux.
Certaines personnes regardent des séries pour oublier leur stress, leur anxiété, leur solitude ou simplement parce qu’elles ne vont pas très bien. « Il faut chercher ce qui est à l’origine et ce qui fait que le binge-watching est la meilleure réponse qu’ils trouvent face à une situation qui les fait souffrir », explique-t-il.
Les séries deviennent alors une sorte de refuge. Pendant quelques heures, on oublie ses soucis. Mais ils sont toujours là quand l’écran s’éteint.
Quels sont les risques ?
Passer une longue soirée devant une série n’a rien de dramatique. En revanche, si cela devient une habitude quotidienne, les conséquences peuvent s’accumuler. Le manque de sommeil est souvent le premier problème. Et qui dit moins de sommeil dit aussi moins de concentration, plus de fatigue, et parfois une humeur en dents de scie. Le binge-watching peut aussi favoriser l’isolement. Si regarder des séries devient la seule activité qui fait du bien, on peut finir par délaisser ses amis, sa famille ou ses loisirs.
Comment reprendre le contrôle
Bonne nouvelle : il n’est pas question d’arrêter complètement les séries, mais en mettant en place quelques petites choses, tu vas peut-être pouvoir te coucher plus tôt.
Désactive l’autoplay
Dans les paramètres de Netflix, YouTube ou Disney+, désactive la lecture automatique. Comme ça, tu devras faire l’effort de cliquer pour continuer. Un petit geste qui change tout !
Fixe-toi des limites
- 1 épisode par jour, max !
- Ne regarde que le week-end.
- Utilise un minuteur ou une appli comme Digital Wellbeing pour te rappeler quand il est temps d’arrêter.
Si tu sens que c’est trop dur à gérer seul, parles-en :
- À un ami.
- À tes parents.
- À un professionnel (médecin, psychologue…).
« Ça étonne les gens qu’on aille voir le médecin pour cela, mais le binge-watching peut devenir une maladie d’un organe qui s’appelle le cerveau », conclut le docteur Neveux.
Deviens proactif
Avant de lancer un épisode, réfléchis :
- « Est-ce que j’ai vraiment envie de ça ou est-ce que c’est juste par habitude ? »
- « Est-ce que je sacrifie quelque chose d’important (mes études, mes amis, mon sommeil) pour ce plaisir ? »
« Les séries ne sont pas des pièges. On peut décider d’arrêter de les regarder à tout moment. On peut contrôler à 100 % notre comportement. Mais il faut en prendre conscience », rassure le médecin.
Et toi, quel est ton rapport aux séries ?
- Est-ce que tu regardes par plaisir ou par habitude ?
- Est-ce que ça t’apporte du positif ou est-ce que tu fuis quelque chose ?
Et si tu relevais un défi cette semaine ? Essaie de réduire de 30 % ton temps d’écran dédié aux séries ou autres vidéos, et vois comment tu te sens. Tu seras peut-être surpris !