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Jeux d’argent : comment la publicité et le marketing nous manipulent

Un parieur énervé devant sa télé

Tu joues au PMU, tu grattes des tickets de la FDJ, tu paries sur le foot ? As-tu remarqué que parfois tu as du mal à t’arrêter ou que tu joues plus d’argent que tu ne le voudrais ? Tu crois que tu es le seul à ne pas maîtriser ta façon de jouer. En réalité, les opérateurs investissent des millions en opérations de communication et de marketing pour influencer notre cerveau et nous inciter à jouer toujours plus. On a demandé à Thomas Amadieu, sociologue et auteur de « La fabrique de l’addiction aux jeux d’argent », ed. Le bord de l’eau, comment ils s’y prenaient. Prêt à ouvrir les yeux ?

 

La pub : grosse côte, gros gain… grosse déception

Depuis plusieurs années, les grosses sociétés de jeux s’intéressent à qui ? Toi et tes potes. Pourquoi ? Parce qu’ils ont besoin d’attirer de nouveaux clients. Leur objectif : cibler les jeunes et leur faire croire qu’ils vont gagner beaucoup d’argent en jouant aux jeux d’argent et de hasard. Les meilleures agences de pub rivalisent de créativité pour toucher exactement là où ça va te faire réagir : des gros gains, bien sûr, mais aussi des émotions de dingues, des super moments entre copains, un moyen de gagner la reconnaissance des autres. Et toi, sans même t’en rendre compte, tu tombes dans le panneau. Rappelle-toi la première fois que tu as parié, il n’y avait pas une pub pendant le match de foot qui t’a donné envie d’essayer?

L’explication de Thomas Amadieu : « Dans les pubs, les agences reprennent tous les codes des jeunes de banlieue car elles savent, grâce à des études, que c’est une grosse partie de leur clientèle. Elles surfent sur les motivations qui les poussent à jouer : gagner de l’argent, aider leur famille, être admiré, faire partie d’une bande, vivre une expérience intense. Leur objectif est de faire croire que c’est une façon comme une autre de s’amuser. Mais elles se gardent bien de montrer le revers de la médaille : les très faibles chances de gagner et les risques de dépendance ».

 

 

Bon à savoir
Selon l’ANJ, en 2021, seuls 27 500 joueurs sur 4,5 millions ont gagné plus de 1 000 €, soit moins de 1 % de l’ensemble des parieurs. Selon une étude d'Addictions France, 70% des joueurs en ligne sont endettés. En 10 ans, le nombre de joueurs devenus dépendants aux jeux d’argent a doublé. Et pendant ce temps-là, les opérateurs s’en mettent plein les poches.

Comment les influenceurs t’incitent à jouer, toujours plus ?

Les opérateurs investissent beaucoup d’argent pour valoriser leurs jeux sur les réseaux sociaux. Ils payent des influenceurs qui vont proposer à leurs abonnés des codes promos pour les pousser à faire un premier pari. Ils sont généralement rémunérés par la plateforme en fonction du nombre de nouveaux inscrits.

Il y a aussi les passionnés de foot comme Mohamed Henni qui ont des millions d’abonnés sur Youtube. Tu le suis pour son expertise et sa façon fun de commenter les matchs. Mais au passage, il va aussi te donner ses pronostics, une façon de t’inciter à jouer puisque tu penses connaître le résultat. Il a même été recruté par un opérateur de paris sportifs pour animer des émissions directement sur leur plateforme. Un sacré coup de pub pour la marque ! Enfin, les stars de la téléréalité ou du foot, comme Antoine Griezmann, vont plus ponctuellement être payés pour faire de la publicité pour des opérateurs de jeux d’argent.

L’explication de Thomas Amadieu : « Les influenceurs contribuent à banaliser la pratique du jeu d’argent et ils vont avoir un vrai impact sur les jeunes. En les payant pour communiquer auprès de leur public, les opérateurs de jeux parviennent à envahir la culture des jeunes. Tout cela contribue à légitimer le jeu d’argent, à le rendre inoffensif puisqu’il y a des figures qu’on admire, d’autorité qui vont en faire la promotion et le banaliser. »

Pourquoi les opérateurs de jeux sponsorisent-ils le sport ?

Aujourd’hui, le sponsoring des jeux d’argent et de hasard est autorisé. Ainsi le championnat de France de la ligue de basket pro française porte le nom d’un opérateur de jeux. La Française des jeux sera également l’un des principaux sponsors des JO.

L’explication de Thomas Amadieu : « On sait que le sport a une valeur positive. En sponsorisant le sport, les entreprises de jeux d’argent s’associent aux spectacles sportifs. Désormais, on ne peut plus regarder un match de foot sans être exposé à ces marques. Cela a un impact très fort sur les spectateurs car la communication banalise le pari et laisse penser qu’on a une réelle chance de gagner. C’est ainsi que se créent des dépendances. Il faudrait qu’il y ait des restrictions plus fortes comme cela existe en Italie, en Espagne ou même en Grande-Bretagne. »

 

Les freebets, c’est vraiment Kdo ?

Pour te pousser à t’inscrire, la plateforme va te promettre que ton premier pari sera remboursé si tu perds. C’est cool, tu joues, si tu gagnes, c’est bingo. Si tu perds, on te rend l’argent. Dans tous les cas, c’est ce qu’on souhaite te faire croire. En réalité, on te fait jouer 200 euros mais si tu perds, on ne te les redonne pas. Ils sont crédités sur ton compte. Donc tu ne pourras que dépenser à nouveau cet argent sur la plateforme de paris.

L’explication de Thomas Amadieu : « En offrant le premier pari, l’opérateur lève l’appréhension de jouer. Si la personne parie et qu’elle gagne, cela va lui donner l’impression que c’est génial de jouer aux jeux d’argent et qu’elle peut gagner. Les joueurs auront envie de continuer et de faire des paris plus risqués. Pour les opérateurs de jeu, le joueur a été fidélisé. On sait que tous les gros joueurs ont dans leur carrière une histoire de gros gains qui les a marqués durablement. C’est la preuve que le jeu peut permettre de gagner. Ils vont s’accrocher à cet espoir, au souvenir de cette émotion intense. Si le pari est perdu, l’argent sera crédité sur le compte et la personne devra de toute façon rejouer. C’est une stratégie qui est très critiquée par les spécialistes et qui devrait être interdite. »

 

Les notifs pour rattraper les clients qui arrêtent

 Tu joues moins ces derniers temps car tu veux lever un peu le pied mais sur ton portable, tu reçois plusieurs fois par jour des notifs qui t’incitent à jouer.

L’explication de Thomas Amadieu : Le marketing devient très ciblé. Les algorithmes permettent de voir les comportements de jeu, combien une personne mise, à quelle fréquence, est-ce que qu’un joueur est régulier, est-ce qu’il perd beaucoup, est qu’il est intéressant. Si un joueur régulier qui dépense beaucoup ne revient plus, les opérateurs peuvent essayer de le rattraper en ciblant leurs messages grâce aux notifications.

 

Paris risqués et gros gains : un piège pour te faire perdre

La plateforme te pousse à faire des paris risqués à forte côte ou des paris combinés en te laissant espérer des gains plus importants. Ainsi, plus la cote est élevée et plus on peut gagner d’argent mais le résultat est aussi plus improbable.

L’explication de Thomas Amadieu : « L’industrie des jeux d’argent fait tout pour que tu joues sur des paris qui ont peu de chance d’être gagné. Ils vont donc te proposer de jouer sur des paris plus risqués en te vendant l’idée que tu vas gagner plus d’argent si tu gagnes. Si on veut rester rationnel, lors d’un match, le mieux est de se contenter de parier sur une des deux équipes. Prenons l’exemple d’un match PSG-Lorient. Tu veux parier sur la victoire du PSG. Mais ça n’est pas très intéressant pour les opérateurs. La plateforme va alors t’inciter à ajouter une nouvelle condition pour gagner plus. Par exemple, le PSG gagne avec un premier but de Mbappé. Tes chances de gagner sont quasi nulles car il y a 22 joueurs sur le terrain et tous peuvent potentiellement marquer. Mais l’esprit humain se dit que c’est un pari facilement gagnable. Alors tu joues ! Mais le grand gagnant c’est la plateforme ! »

 

Si tu gagnes, tu rejoues l’argent ?

Dans les jeux de grattage, on fait en sorte que tu gagnes de petites sommes qui vont te donner l’impression de gagner. Cette technique alimente l’habitude de jeux et va t’inciter à rejouer cet argent immédiatement.

L’explication de Thomas Amadieu : « La conception même des jeux fait partie de la stratégie marketing. Le joueur est manipulé pour jouer, rejouer et finalement perdre. Les jeux en ligne, très rapides et très répétitifs, ressemblent presque à des machines à sous. On joue et rejoue très vite ce qui produit des effets quasi hypnotiques. Le joueur ne peut plus s’arrêter. »

 

Des tickets à gratter pour Noël ? « Mais fallait pas » !

 Tu as déjà reçu une pochette cadeau de la Française des jeux à Noël ? Tu adores ces tickets de grattage hyper sympa avec les personnages de dessin animé. Oui, c’est mignon et ça ne fait de mal à personne. Et en plus, si on a une petite chance de gagner …

L’explication de Thomas Amadieu : « L’initiation au jeu de grattage vient souvent des parents qui ne voient pas le danger. Ces coffrets cadeaux ont l’air parfaitement anodins avec des personnages de dessin animé et des noms rigolos. On peut même jouer en ligne. Ils sont conçus de telle manière qu’on oublie presque que ce sont des jeux d’argent. Le concept s’inspire des petits jeux gratuits sur le téléphone. Mais en réalité, c’est une vraie porte d’entrée vers le jeu. Attention, il n’est pas question de culpabiliser les parents car tout est fait pour les rassurer.  En revanche, il est important de déconstruire le caractère anodin et récréatif du jeu. »

La consommation de jeux ou d’autres produits psychoactifs engendre trop souvent des dépenses importantes de la part des consommateurs, et fait l’objet de démarches marketing très élaborées pour séduire les jeunes. On retrouve les mêmes procédés avec le tabac ou l’alcool.

 

@CIDJ, Valérie François, 2023

Crédit photo : blackCAT

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